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Cécile MOUILLARD
La Galerie Ethnographique : une collection oubliée
Article publié en 2008 dans la revue SAMA (Société des Amis du Musée de l'Armée), n°135, pp.23-33.

Carte postale de la Galerie Ethnographique (musée de l'Armée), Circa 1910, Collection personnelle.
« Au fond de cette salle s’ouvre une porte qui conduit à la Galerie Ethnographique (...) créée sous la savante direction du Colonel Le Clerc. Cette intéressante collection comprend soixante-quinze personnages représentant les principaux types de l’Océanie, de l’Amérique, des côtes de l’Asie et de l’Afrique. Les personnages en plâtre peint reproduisent des types pris sur nature dans la Galerie d’Anthropologie du Jardin des Plantes. Des armes, des selles et des harnais de chevaux de guerre sont exposés contre les murs des salles. » JOANNE Paul, Paris Diamant, Nouvelle Edition, Paris, Hachette, 1883,p.250.
Ainsi, dès son ouverture en 1878, la Galerie Ethnographique était présentée dans les guides de Paris comme l’une des attractions majeures du Musée d’Artillerie aux Invalides. Son retentissement dépassait alors les frontières de la France, elle était même mentionnée dans les guides de visite étrangers (1).
Que reste-t-il de cet ensemble disparu en 1917 ? Des souvenirs... Aujourd’hui encore on parle de ces mannequins, leur image et l’imagerie qui en découle sont très présentes dans les catalogues d’exposition (2) ou bien encore dans des ouvrages d’ethno-histoire pour grand public (3). Mais cette collection n’était qu’une «légende des musées», les spécialistes de collections ethnographiques (aussi bien américaines, qu’océaniennes, asiatiques ou encore africaines, dans les musées ou le milieu universitaire) la connaissaient mais ne s’accordaient pas sur le nombre de mannequins, leur qualité ou bien encore leur localisation, aucune étude de fonds n’avait encore été faite sur le sujet. La Galerie Ethnographique méritait qu’on lui accorde une étude complète, depuis sa création jusqu’à sa disparition mystérieuse, c’est ce que j’ai fait dans le cadre d’un Master de Recherche à Paris IV-Sorbonne (Histoire de l’Art, Spécialité : Histoire des Collections -Patrimoine) (4). Cet article est donc une présentation assez succincte de cette belle collection.
Une collection du Musée de l’Armée ? Bien que l’on cite souvent « La Galerie Ethnographique du Musée de l’Armée », cette collection est née au Musée d’Artillerie (1796-1905) en 1877, grâce au travail du Colonel Le Clerc (1822-1900). Le Musée de l’Armée ne naît qu’en 1905 de la fusion du Musée d’Artillerie et du Musée Historique de l’Armée (alors dans l’aile orientale de l’Hôtel des Invalides) ; la Galerie Ethnographique rejoint alors les collections du Musée de l’Armée jusqu’à sa dispersion en 1917. Auparavant situé dans le couvent des Dominicains-Jacobins de Saint Thomas d’Aquin (rue du Bac à Paris), le Musée d’Artillerie s’installe dans l’aile occidentale de l’Hôtel des Invalides en 1872. Le Colonel Lucien Le Clerc, directeur du Musée d’Artillerie de 1871 à 1879, s’occupe du transfert des collections. Dès la fin de cette opération, il se lance dans une grande entreprise : la reconstitution de l’armement militaire au fil des âges sur des mannequins grandeur nature, donnant naissance à la Galerie du Costume de Guerre.
La Galerie du Costume de Guerre La Galerie du Costume de Guerre ouvre le dimanche 17 décembre 1876 dans un des réfectoires du rez-de-chaussée de l’aile occidentale (aujourd’hui Salle de l’Europe). Il s’agit d’une série originale de mannequins équipés du costume, de l’armure et des armes, de chacune des périodes choisies. Dans un premier temps, le colonel Le Clerc montre, l’évolution de l’armement militaire avec trente-six mannequins couvrant l’époque de Charlemagne à 1670. Cette collection sera par la suite étendue de la préhistoire au XIXe siècle. Le résultat de cette présentation est une synthèse réaliste de l’armement au fil des âges, réalisme soutenu par la présence de corps et de visages expressifs, ainsi que par la présence du costume complet. Ceci a été possible grâce à l’utilisation conjointe des collections du Musée d’Artillerie, de copies de pièces existant au musée ou dans des musées étrangers, et la reconstitution de certaines pièces (comme les chaussures par exemple). Cet ensemble impressionnant pour le visiteur, qui apprend de façon concrète à quoi pouvait ressembler un certain type de guerrier à une époque donnée, est le résultat d’un travail très minutieux mis en place par Le Clerc dès 1873. Chaque mannequin a sa propre histoire et chacun a été réalisé d’après des sources différentes. Ainsi le guerrier du XIe siècle est inspiré de la Tapisserie de Bayeux, le chevalier du XIIIe siècle d’après le Sceau d’Hugues de Châtillon, le soldat romain d’après un personnage sculpté sur l’Arc d’Orange... Dès la fin de l’emménagement du Musée d’Artillerie à l’Hôtel des Invalides, le Colonel Le Clerc fait de nombreuses demandes de congés afin d’effectuer des voyages en Europe dans le but d’étudier les collections d’armes en Autriche, au Danemark et en Italie mais aussi pour collecter un grand nombre d’informations sur l’histoire militaire. Ceci lui permet de mettre en place son projet de la manière la plus scientifique possible afin de créer un ensemble historiquement exact (pour l’époque). Cette grande entreprise s’achève en 1879 avec la réalisation des mannequins des époques préhistoriques. Soixante-dix personnages armés et casqués composent alors cet ensemble. Il en subsiste aujourd’hui une quarantaine dans les réserves du Musée de l’Armée comme le beau guerrier grec exposé en octobre 2005 lors de l'exposition célébrant le centenaire du Musée de l’Armée (5).
La Galerie Ethnographique En pendant à la Galerie du Costume de Guerre qui présente l’évolution de l’armement au fil des âges, le colonel Le Clerc décide d’étendre son projet au reste du monde. Le visiteur ne voyage plus dans le temps mais dans l’espace rencontrant tour à tour des guerriers eskimos, papous ou japonais... Cette collection ouvre en décembre 1877 dans l’aile occidentale de l’Hôtel des Invalides, au rez-de-chaussée (dans l’actuelle Librairie). Elle déménagera au premier étage avant 1910 (aujourd’hui les salles première guerre mondiale 1871-1912). Bien qu’elle semble constituer une suite logique à la Galerie du Costume de Guerre, la Galerie Ethnographique n’a pas été montée de la même façon.
La réalisation de la Galerie Ethnographique Les collaborateurs: Le colonel Le Clerc, s’il était un brillant historien, n’était pas spécialiste des armes exotiques. Pour réaliser ces mannequins, il se rapproche donc du grand anthropologue de l’époque, Armand de Quatrefages (1810-1892) fondateur et premier titulaire de la première chaire d’anthropologie de France au Muséum National d’Histoire Naturelle en 1856. Quatrefages est assisté de deux de ses élèves : Ernest-Théodore Hamy (1842-1908) et René Verneau (1852-1938). Hamy sera le premier conservateur du Musée d’Ethnographie du Trocadéro, fondé en 1880 ; Verneau lui succèdera en 1910. Cette collaboration entre le Muséum National d’Histoire Naturelle et le Musée de l’Armée montre la volonté scientifique de Le Clerc. Le souci de réalisme et de vérité historique qui était la règle de base de la Galerie du Costume de Guerre s’applique ici aussi, avec en plus un souci de réalité ethnographique et anthropologique qui n’avait pas autant d’importance quand il s’agissait de représenter des occidentaux. Les mannequins: Ce qui différencie le plus cet ensemble de la Galerie du Costume de Guerre et fait d’elle un ensemble ethnographique est le traitement des visages des mannequins. Là où les visages étaient stéréotypés, voire identiques, pour les occidentaux, ils sont parfaitement représentatifs des ethnies de chaque guerrier exotique. Afin de créer ces physionomies toutes différentes et si typiques, chaque tête est fabriquée à partir de bustes moulés sur le vif issus en majeure partie des collections du Muséum National d’Histoire Naturelle. Le visage du mannequin néo-zélandais a été réalisé à partir du buste d’un indigène de Nouvelle-Zélande, Taha Tahala (6), réalisé entre 1837 et 1840 par Dumoutier (7) lors du voyage de Dumont d’Urville dans les mers du Sud. Si les visages sont tous différents, les corps sont en revanche identiques et stéréotypés, seule la couleur de la peau différant selon les populations représentées. Les mannequins sont entièrement réalisés en plâtre s’ils sont nus ou peu vêtus ; s’ils sont habillés, seuls le buste, les mains et les pieds sont en plâtre, tandis que le corps est en toile sur une armature de bois (cela a pu être observé sur le samouraï conservé dans la réserve de l’Arsenal du Musée, qui reste le seul vestige complet de la collection). Les costumes: A travers ces mannequins le colonel Le Clerc a cherché à représenter la quasi-totalité des populations du globe : on dénombre vingt mannequins africains, vingt-et-un océaniens, dix-sept américains et vingt-deux asiatiques. Pour les confectionner Le Clerc a dû dresser une liste des ethnies les plus représentatives qu’il souhaitait évoquer dans sa galerie, malheureusement aucune source ne nous permet de savoir quels ouvrages ont permis de construire cette sélection. Le service du fichier et de l’inventaire du musée de l’Armée conserve cependant un carnet manuscrit indiquant pour chaque mannequin chacune des pièces qui le composent avec les cotes correspondantes. En consultant l’Inventaire des objets entrés au Musée d’Artillerie entre 1863 et 1892, il a été possible de connaître le coût et la provenance de chaque objet. Ces dernières sont variées : Les collections orientales du Musée: En premier lieu le colonel Le Clerc puise dans les collections ethnographiques du Musée d’Artillerie. En 1861 et 1866 le musée avait reçu des armes et armures orientales provenant des anciens cabinets aristocratiques ou du Garde Meuble de la Couronne, qui avaient été dirigés vers le cabinet des Antiques de la Bibliothèque Nationale. Même s’il s’agit d’une part infime du résultat final (seules trente pièces ont été utilisées alors que la galerie en compte plus de neuf cents), ce sont des pièces anciennes dont une provient avec certitude du Cabinet du Roy : l’armure du mannequin n° 65 (numéro d’inventaire G.746) (8). D’autres objets proviennent des campagnes militaires à l’étranger (campagne de Chine de 1846 et 1860, expédition de l’Algérie en 1871). Les collections s’étaient aussi enrichies de dons d’objets orientaux faits par l’empereur Napoléon III en 1868. Les dons: Le nombre d’objets utilisables dans ses collections étant réduit, le colonel Le Clerc sollicite des dons à des institutions. Il fait des demandes au Muséum National d’Histoire Naturelle, à la commission de l’Exposition permanente des colonies ou à des collectionneurs privés. Lui-même donne le costume coréen du mannequin n° 54 ainsi que de nombreuses petites pièces d’ornement. Ces dons sont souvent sous la forme de costumes complets. Ils forment une partie assez importante de la collection puisqu’ils représentent cent vingt-six pièces soit un peu plus de 13,5 % des objets mis en œuvre. Les achats: Les institutions administratives françaises sont elles aussi sollicitées. Le Clerc commande un costume de Zoulou (mannequin n° 17 bis) au consul du Cap de Bonne-Espérance payé 125 francs-or (soit environ 430 euros), ainsi que de nombreuses pièces au Gouverneur Général de l’Algérie qui habilleront en grande partie les mannequins d’Afrique du Nord. Par ailleurs afin de compléter ses mannequins, Le Clerc achète en masse des objets et des costumes exotiques à des marchands d’art parisiens. Ces achats représentent quatre cent vingt-neuf objets soit 46 % de la collection totale. Le registre d’entrée du Musée indique qu’à partir de 1875 et jusqu’à 1878, le musée n’achète quasiment que des pièces exotiques, l’enrichissement des collections à cette période ne profitant qu’à la Galerie Ethnographique qui monopolise ainsi pendant plus de deux ans la quasi-totalité des crédits d’acquisition du musée. Les reconstitutions: Malgré tous ces dons et achats, l’équipement des guerriers n’est pas encore complet. Afin de combler ces lacunes, le colonel Le Clerc fait donc réaliser certaines pièces par les ateliers du Musée d’Artillerie. Il s’agit parfois de simples copies en plâtre de pièces se trouvant dans les collections françaises ou européennes, comme le Hei Tiki (9) qui se trouve autour du cou du mannequin n° 34. Mais à d’autres occasions, nous sommes face à de véritables créations plastiques qui passent aujourd’hui pour des originaux comme ce fétiche (10) réalisé à partir d’un os provenant des réserves du musée, de plumes dont on ne connaît pas la provenance et de fibre végétales en provenance d’Océanie. Seule la mention « fabriqué par les ateliers du musée » dans le carnet manuscrit du colonel Le Clerc, nous permet de différencier cet objet issu directement de l’imagination des concepteurs de la Galerie Ethnographique d’un vrai fétiche océanien (il est d’ailleurs enregistré au Musée du Quai Branly un objet provenant des Îles de l’Amirauté et arrivé en Europe au XIXe siècle). Une grande partie des objets fabriqués par les ateliers du musée sont indétectables car fabriqués à partir d’éléments originaux. Ainsi des colliers de coquillages en provenance d’Océanie ont été démontés afin de créer des bracelets et des boucles d’oreille, des graines importées d’Amérique du Sud ont permis la fabrication de colliers tandis que des peaux d’animaux en provenance d’Afrique ont été coupées et cousues par les ateliers du musée afin de réaliser les vêtements de certains mannequins... Ces pièces confectionnées par le musée sont assez nombreuses : chaque mannequin en porte au moins une, qu’il s’agisse d’un vêtement, d’un bouclier ou de pièces plus anecdotiques comme des boucles d’oreille ou des bracelets.
La question de la rigueur scientifique de cette collection Ces reconstitutions réalisées à des fins documentaires et décoratives n’en demeurent pas moins, malgré leur perfection trompeuse, des réalisations occidentales du XIXe siècle. Se pose alors le problème de la rigueur scientifique de la Galerie Ethnographique. Cet ensemble avait pour but la présentation la plus complète possible de l’armement dans le monde, il a alors été jugé indispensable, pour éviter toute lacune, de confectionner les éléments manquants lorsque toutes les pièces nécessaires n’ont pu être trouvées. Ce souci d’exhaustivité mis à part, l’équipement des mannequins est-il exact ? Ce n’est malheureusement pas toujours le cas, certaines attributions géographiques sont erronées, certaines pièces sud-américaines figurant, par exemple, sur des mannequins Océaniens... Ces erreurs d’attribution peuvent parfois s’expliquer par l’indisponibilité des pièces adéquates sur le marché, mais elles sont surtout attribuables à la méconnaissance des arts non occidentaux à cette époque, et au peu de scrupule des marchands qui ont certainement cédé des pièces sans vraies considérations sur leur origine afin d’effectuer une vente. Le colonel Le Clerc, même s’il avait pris soin de s’entourer des plus grands spécialistes de son temps, n’en était pas un lui-même et a commis quelques erreurs à une époque où l’ethnologie est une science naissante. Malgré tout, ces incohérences ne doivent pas atténuer l’admiration que suscite la formidable activité déployée par le colonel Le Clerc pour construire la Galerie Ethnographique.
Le démontage de la Galerie Ethnographique En Août 1917, il est décidé d’aménager au Musée de l’Armée, qui est alors un haut lieu du patriotisme national, « de nouvelles salles pour recevoir les souvenirs de la Grande Guerre (11)» afin de « pourvoir immédiatement aux exigences nouvelles et répondre aux désirs patriotiques des nombreux visiteurs du Musée et des combattants des Armées alliées qui, lors de leurs permissions, affluaient aux Invalides, dans l’espoir d’y trouver quelques souvenirs des grandes opérations de guerre auxquelles ils avaient pris part (12)» . L’installation provisoire de ces salles nécessite donc l’évacuation de certaines collections. La décision est alors prise de fermer les salles du premier étage qui contenaient la collection des mannequins ethnographiques (salle Bougainville) et les mannequins de la collection des costumes de guerre depuis l’époque gauloise. Le Général Niox alors Conservateur du Musée de l’Armée appelle donc le Dr Verneau, lui-même à la tête du Musée d’Ethnographie du Trocadéro, quelques jours avant le 7 Août 1917, bien que celui-ci soit mobilisé (il est le médecin en chef de l’infirmerie de la Gare de Juvisy) et lui propose d’offrir au Musée d’Ethnographie du Trocadéro « la collection des mannequins exotiques avec leurs costumes et leurs armes (13)». Une correspondance entre les deux hommes se met alors en place. Le Directeur des Invalides menaçant de destruction les mannequins s’ils n’étaient pas enlevés au plus vite (14), propose comme date butoir le 20 Août 1917, « pressé d’ouvrir son Musée de la Guerre (15)». Le Ministre de l’instruction publique, Lucien Poincarré, donne son accord dès le 6 Août 1917 (16) pour que cette collection rejoigne le Trocadéro.
« Le déménagement des mannequins aura lieu lundi 27 Août 1917 à partir de 8 heures du matin » (17).
Le déménagement est très rapide : la demande de Niox est faite au début du mois d’Août et un peu plus de vingt jours plus tard une équipe du Mobilier National et des Beaux-Arts est recrutée afin de déménager les mannequins de la Galerie Ethnographique. Quarante-deux mannequins seront envoyés au Musée d’Ethnographie du Trocadéro. Ils seront transportés complets, avec leurs costumes, leurs accessoires, leurs armes et leurs socles (18), comme le révèlent des photographies des mannequins prises au Musée du Trocadéro pendant le premier quart du XXe siècle. Le registre des dépôts du Musée de l’Armée ne mentionne pourtant comme pièces déposées que les armes et non pas les mannequins complets. Le devenir du reste de la collection demeure un mystère. Les mannequins restent-ils en place, sont-ils démontés, réformés (détruits)... Comme nous l’avons déjà signalé il ne reste qu’un seul vestige complet de la collection au Musée de l’Armée, un des guerriers japonais, préservé pour des raisons inconnues. En 1932, le Musée de l’Armée fera un autre envoi au Musée d’Ethnographie du Trocadéro, il s’agit essentiellement d’armes et de harnachement de chevaux, soit une centaine d’objets provenant de la Galerie Ethnographique.
La postérité de la Galerie Ethnographique La Galerie Ethnographique est donc démontée, toutefois on sait (19) que quelques mannequins restent exposés au Musée d’Ethnographie du Trocadéro jusqu’au début des années 1930, puis, comme au Musée de l’Armée, ils sont démontés et les objets qui les composent sont mis en caisse ou exposés individuellement dans les salles du musée... Les mannequins disparaissent complètement des collections. Alors pourquoi les mannequins de la Galerie Ethnographique nous semblent-ils pourtant si familiers ? Tout simplement car ils ont été copiés, dessinés, reproduits dans de nombreuses publications. La première édition de la Galerie Ethnographique du Musée d’Artillerie paraît dès 1888 dans le grand ouvrage sur le costume de Racinet (20). Les mannequins avaient alors été photographiés dans les salles du Musée d’Artillerie, puis reproduits et coloriés « avec des colorations qui ont été relevées sur place, sous les yeux de Monsieur le colonel Leclerc [sic], directeur du musée et organisateur de cette belle collection, [les] figures conservent ici toute leur valeur typique (21)». Leur reproduction à l’identique dans un ouvrage qui est, encore aujourd’hui (22), LA référence pour l’histoire du costume est certainement la cause de leur présence dans de nombreux autres ouvrages plus populaires jusque dans les années 1950, les illustrateurs allant chercher chez Racinet l’iconographie nécessaire aux récits de voyages fantasmant les rencontres avec des anthropophages du bout du monde (en Océanie particulièrement).
Et aujourd’hui... Une partie des collections de la Galerie Ethnographique a donc été déposée au Musée d’Ethnographie du Trocadéro. Celui-ci est fermé puis détruit en 1936. On construit au même endroit (pour l’Exposition universelle de 1937) le Palais de Chaillot dans lequel le Musée de l’Homme prendra place, toutes les collections ethnographiques et anthropologiques y sont alors transférées. En 2006 ouvre le Musée du Quai Branly, c’est dans ce nouvel établissement dédié aux « arts premiers » que sont déposées les collections ethnographiques non-européennes du Musée de l’Homme et par conséquent les objets provenant de la Galerie Ethnographique du Musée d’Artillerie. Certains sont aujourd’hui exposés dans les salles du musée, sur leur cartel est écrit : « Don du Musée de l’Armée »...
Notes
(1) Voir par exemple ce guide espagnol : RODRIGUEZ, R., Guía de Paris y sus cercanías, ilustrada, Paris, Rodriguez, 1889 qui, à la p. 264, nous dit « Galería Etnográfica. Colección interesantísima representando tipos vestidos y armados à la usanza de los diferentes países (…) » (2) Ainsi la Galerie Ethnographique est citée dans (entre autres) : De jade et de nacre, Patrimoine artistique kanak, Paris, RMN, 1990 ; La jeunesse des musées, les musées de France au XIXème siècle, Paris, RMN, 1994 ; Kannibals et Vahinés, Imagerie des mers du Sud, Paris, RMN, 2001 ; D’un regard l’autre. Histoire des regards européens sur l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie, Paris, RMN - Musée du Quai Branly, 2006. (3) AUBAGNAC Gilles, « En 1878, les « sauvages » entrent au musée de l’Armée », Zoos humains sous la dir. de Pascal Blanchard, Paris, La découverte /Poche, 2004, p.349-354. (4) MOUILLARD Cécile, La Galerie Ethnographique du Musée d’Artillerie (1877-1917), Mémoire de Master d’Histoire de l’Art (Spécialité Histoire des Collections- Patrimoine) sous la direction de Barthélémy JOBERT, Université Paris IV – Sorbonne, 2005-2007. (5) Voir Le Musée de l’Armée a 100 ans, L’Echo du Dôme, Regards sur l’actualité du Musée de l’Armée, Hors Série Spécial, 28 octobre-15 janvier 2006. (6) Conservé au Muséum National d’Histoire Naturelle-Musée de l’Homme à Paris sous le numéro d’inventaire : inv.4505, buste n° 00 867. (7) Pierre-Marie-Alexandre DUMOUTIER (1797-1871) était phrénologiste et élève de Gall. Il participa au grand voyage de circumnavigation de Dumont d’Urville au Pôle Sud et dans l’Océanie entre 1837 et 1840. Il réalisa un grand nombre de bustes moulés sur nature, il en rapportera plus de cinq cents à son retour, on peut en voir une partie dans « l’atlas anthropologique » et « l’atlas pittoresque » du Voyage au Pôle Sud et dans l’Océanie sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée exécuté pendant les années 1837-1838-1839-1840 sous le commandement de J. Dumont d’Urville, capitaine de vaisseau, publié par ordonnance de Sa Majesté, Paris, Gide, 1841-1854. (8) Cette armure a fait l’objet d’une étude approfondie dans REVERSEAU J.P, Armes et armures de la couronne au Musée de l’Armée, Paris, Edition Faton, 2004, p.238-239. (9) Objet se trouvant aujourd’hui au Musée du Quai Branly : 71.1898.63.17. (10) Objet se trouvant aujourd’hui au Musée du Quai Branly : 71.1917.1.45. (11) « Note sur le fonctionnement de la Société des Amis du Musée de l’Armée pendant la guerre », Revue de la SAMA, Paris, 25 décembre 1918. (12) Id. (13) Archives du Musée du Quai Branly : Fonds Henry REICHLEN : à propos du don de la collection de la Galerie Ethnographique au Musée d’Ethnographie du Trocadéro, Lettre du Dr Verneau (7 Août 1917). (14) « (...) sinon je serai obligé de réformer ou de briser ces figures ce qui serait lamentable », Archives du Musée du Quai Branly : Fonds Henry REICHLEN : à propos du don de la collection de la Galerie Ethnographique au Musée d’Ethnographie du Trocadéro, Lettre du Général Niox au Dr Verneau (6 Août 1917). (15) Archives du Musée du Quai Branly : Fonds Henry REICHLEN : à propos du don de la collection de la Galerie Ethnographique au Musée d’Ethnographie du Trocadéro Lettre du Dr Verneau (14 Août 1917). (16) « Nous ne pouvons, bien entendu, qu’accepter avec reconnaissance un don qu’un homme aussi compétent que vous [Dr Verneau] estime fort intéressant » , id. (17) Archives du Musée du Quai Branly : Fonds Henry REICHLEN : à propos du don de la collection de la Galerie Ethnographique au Musée d’Ethnographie du Trocadéro, Lettre du Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux –Arts, Administration du Mobilier National (25 Août 1917). (18) « Le Général Niox a consenti à nous donner les socles en bois qui nous servaient de support », id. (19) Grâce à des photos conservées au Musée du Quai Branly, voir MOUILLARD Cécile, Op. Cit., p. 66-67. (20) RACINET Auguste, Le costume historique, Tome 2, Paris, Firmin-Didot, 1888, Pas de numéro de page, Planches CK et BV. (21) Id., Planche CK. (22) Une réédition du Costume Historique eu lieu en 2006 par les éditions Taschen.
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